Patrick-Pierre Roux

MAIS POURQUOI DONC CES PAGES, S’OUVRANT COMME AUTANT DE PORTES BATTANTES ?

Traquer le désir d’écrire, la volonté disponible. Contre la marée qui submerge, libérer la part imaginaire, la source du cri ou du chant.
Écrire pour ne pas avoir à mourir.

En réponse à la question « pourquoi écrivez-vous ? » , posée par ses amis futurs surréalistes dans le n°9 de la revue LITTERATURE de novembre 1919, à tout ce qui comptait d’écrivains sur la place de Paris, le fondateur de Dada, Tristan Tzara, répondit : « Pour chercher des hommes ».
Il est vrai qu’il n’y a point de désir d’écrire sans celui, toujours sous-jacent, de faire partager ; et, loin de se satisfaire d’un ersatz de plaisir solitaire, quiconque se livre à l’exercice littéraire espère, qu’il le reconnaisse ou non, en recevoir un écho.
Être conforté par l’attention, le regard, la lecture d’autrui… bref, une écoute ! Cette complicité offre la certitude de ne point parler à la nuit.. Toute écriture non partagée est stérile ; tout livre qui ne produit d’échange inutile ; toute œuvre non révélée morte née.
Mais pour aller vers l’autre, initier ce partage me direz- vous ?
Il faut publier !
Oui, mais…

L’édition ? Il y a tant de choses à dire, que l’on tait ou que l’on ne sait pas. Les politiques éditoriales demeurent des politiques commerciales et puis, à la décharge des éditeurs, force est de reconnaître qu’il y a largement plus d’auteurs impénitents que de lecteurs potentiels. Dans les milliers de manuscrits en mal de publication que ces maisons reçoivent, faire le tri c’est vider la mer avec un dé à coudre. Alors ? Alors, leurs dits « comités de lecture » affectés à la gigantesque tâche brassent et la plupart du temps – quand ils le font – posent un rapide regard sur le texte qui leur est soumis, sans plus se soucier de l’implication de l’auteur et de ses espérances. Comment ne pas les comprendre ? Le système veut ça.
Pour autant, une telle superficialité dans l’analyse risque de laisser filer à travers les mailles, le poisson d’or ou le poisson d’argent ; l’absence de recul critique peut tuer dans l’œuf l’œuvre prometteuse, mais non encore de mode. Qui sait ? De nos jours, peut-être, quelques-unes de nos gloires littéraires échoueraient à l’imprimatur. Il y a fort à parier que Baudelaire, Rimbaud, Proust et consorts seraient définitivement recalés. Quant aux surréalistes, épars et hors de leur groupe générateur… même en jouant de la grosse caisse !

Il faut avoir son sésame, ses entrées, ses connaissances dans la place, faute de quoi, le manuscrit lambda ne franchira jamais la porte de l’écoute et ne suscitera aucun intérêt – sauf exceptionnelle exception – noyé qu’il sera, le pauvre, dans le flot quotidien submergeant.
Alors, de nouveaux auteurs ? S’ils ne sortent du lignage – fils ou filles, neveux, nièces d’hommes politiques, journalistes, directeurs de revues, auteurs maison ; s’ils ne sont people, footballeurs, chanteurs pailletés, présentateurs télé, stars académistes ; s’ils ne sont de quelque coterie ou cénacle, s’ils n’ont escroqué, violé, assassiné personne, l’imprimatur se fera désirer, désirer, tant désirer ! Combien de rebuffades, de déserts traversés ! Et combien de paragraphes à réécrire ou à biffer, autocensurés, aseptisés, pour complaire au goût du jour ou ne point heurter bonnes âmes et parterre d’avocats ; récits tendance, successions de phrases courtes, indicatif présent à toutes les sauces, avant que ne puisse s’opérer le miracle ?
Toi, pauvre inconnu qui envoie ton manuscrit, ô ! pauvre mortel ! Toi qui entre ici laisses toute innocence !
Te restera le compte d’auteur, pour faire la fortune de quelques margoulins.

Une partie de l’édition française d’aujourd’hui est devenue inaccessible, en dehors du cercle fermé des ‘auteurs maison’ et de traductions d’écrivains étrangers déjà reconnus. Demeurent quelques éditeurs traditionnels amoureux des belles lettres, sous le joug du marché, qui n’en peuvent, mais, s’escrimant à tout simplement durer. Aujourd’hui, les vrais clients des éditeurs sont les distributeurs et ce qui intéresse un distributeur, c’est la rotation rapide. Un nouvel auteur, un nouvel ouvrage ? Il doit immédiatement faire des ventes, faute de quoi on le retirera vite des rayons, renvoyé puis mis au pilon. Le bouche-à-oreille n’a plus le temps d’œuvrer, comme se vinifie un bon cru. Alors, l’édition court au plus simple, au plus petit dénominateur commun. Fi de ce que l’on ne sait point ! Ainsi donc, le talent inconnu n’étant rendu public, ce qu’il eût pu apporter de nouveau restant définitivement ignoré n’importe à quiconque, puisque quiconque ne connaît.
Que restera-t-il de la littérature française de ce début de siècle ? Chaque fois qu’il n’est pris de risque éditorial, c’est un peu Rimbaud qu’on assassine.

Quelle amertume, me direz-vous !
Sans doute.

Le dégoût d’avoir le sentiment d’une injustice. Non point de ne pas avoir été compris, apprécié à sa juste mesure, ce qui serait un réel manque d’humilité, voire de l’aveuglement, mais de ne même pas avoir été reçu. Combien sommes-nous dans ce cas ?

C’est ainsi que, faisant fi de l’adversité, j’ai donc décidé une fois pour toutes, de soumettre aux internautes, à vous qui me faites l’honneur de me lire en cet instant, directement, sans l’intermédiaire de maisons d’édition, les textes rejetés par ces dernières. J’attends les critiques – vos critiques –, fussent-elles mauvaises. En outre, au fur et à mesure de l’évolution du site, une large place sera faite aux contributions extérieures, culturelles, artistiques ou sociétales qui me seront adressées, témoignant un intérêt manifeste. Rien à perdre, tout à partager !
Espérant que ces « PORTES BATTANTES » trouvant leur public, laisseront pénétrer le maximum d’échanges… c’est-à-dire… LA VIE !

Patrick-Pierre Roux