Patrick-Pierre Roux dit Patrick-Pierre Dhombres

La passante

autumn


À l’orée d’une allée, elle me précédait. Le ressaut des hanches comme dans un rêve, le pas délicatement chaloupé. Mi-ombre, mi-présence, lentement elle avançait. Passante dans un parc déserté d’automne, dont je n’apercevais le visage, mais les longs cheveux flottant à l’intime du manteau qui la couvrait. Je me mis à la suivre. Dans les senteurs muettes, seuls le bruissement des arbres et quelques oiseaux attardés.

Combien dura notre marche? Jamais l’inconnue ne se préoccupa de ma présence, ne s’inquiéta d’être suivie. Elle avançait d’une égale allure, sans se retourner, sans forcer le pas, sans contempler la nature qui l’entourait ; d’un but, occupée, qu’elle était seule à connaître. L’irisation des feuillages baignait notre commune progression.

Mes pas dans ses pas longuement, nous allions,deux fantômes. Son errance insufflait mon errance. Je ne m’appartenais plus, hypnotisé par l’image mouvante ; le linéament vaporeux projeté sur ma rétine, impalpable et immatériel ; obsession qui mêmement me fuyait et m’appelait . Féminité œuvrant, intensément, suprêmement féminine ! Tel un ondoiement, une promesse.

Présence spectrale … Ni mère, ni amante ni sœur, mais Femme; la Femme, restituée dans son énigme, unique sujet de création. L’avais-je enfin trouvée la revenante qui hanta mon imaginaire, forgea mes songes, envoûta mes obsessions ? Icône de mes fantasmes, de mes peurs, de mes espérances ; figure que je n’aie cessé d’appeler de mes vœux, d’en modeler minutieusement l’occurrence.

Le ciel d’octobre furtivement virait au rouge. Une saison qui cheminait vers l’hiver, le sommeil et l’attente. Quelque chose d’irréel dans cette patience ; un instant suspendu, une promesse d’éternité. Comme, au terme d’une flambée, sans avoir rajouté de bûche, longtemps l’on contemple les braises qui s’éteignent, avant d’aller dormir, dès lors que le chant de la nuit nous devient certitude.

Énigmatique statue mouvante qui flottait sur la sente, l’auréolait de son mystère. Ce n’était plus au cœur d’un parc, d’une allée traversière, que la passante et moi nous nous enfoncions, mais au sein d’une sylve profonde de secrets et d’oubli. Je crus y reconnaître la forêt de Brocéliande, sans jamais y avoir pénétrée. Invité, aspiré par la seule présence de l’inconnue dont je devenais l’ombre, qui à aucun moment ne me fit signe.

Dont je devenais l’ombre et l’auteur. Témoin des apparences – de ce que j’attendais d’elle, de ce qu’elle attendait de moi –, figé dans l’incertain du livre. Ni amour, ni désir en cette fugue : juste l’attirance du vide. J’eus l’intuition, soudain, que cette femme n’existait pas ou n’existait plus. Seule, sa silhouette attristée et mutante, comme si le temps n’eût de prise, conservait un peu de son âme, vibration rayonnant dans l’étoffe d’absence, tel un souvenir.
Passante, irréelle passante, d’une inassouvie écriture…

(Les portes battantes-2018 cf ouvrages)

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