Patrick-Pierre Roux

L’ombre des étoiles

2Arsène et Léon. Une histoire peu banale. Ils avaient fait la guerre. Pas la dernière, celle d’avant, des tranchées, celle qu’on qualifie de ‘Grande’… Grande ? En boucherie ! Enfin, nos héros y avaient participé, sans avoir à donner leur avis, commis d’office à l’abattoir, comme toute une génération. Durant les ‘festivités’, jamais ils ne se rencontrèrent, appartenant à deux régiments différents. Arsène et Léon, deux ‘poilus’ dans la tourmente, que rien ne distinguait. En quatre années, la probabilité de se faire trouer la peau ou, au mieux, d’être salement amoché était – ô combien ! – certaine, entendu que ceux d’en face, s’ils vous rataient, c’est qu’ils ne le faisaient vraiment, vraiment pas exprès ! Et les probabilités ne firent surtout pas mentir les probabilités. Un obus, venu d’on ne sait où, pulvérisa la tranchée où Arsène essayait de passer le temps en comptant ses abattis. Abattis qui d’ailleurs furent immédiatement réduits à trois membres, l’obus ayant illico emporté sa jambe droite. Dans un autre heureux coin de Picardie, quelques jours après, Léon, lui, se voyait amputé de la jambe gauche à la suite d’une blessure vilainement gangrenée. Et voilà nos deux héros unis dans le même sort unijambiste, tout à fait prêts pour Lourdes. Arsène et Léon.
C’est dans le même hôpital militaire qu’ils se découvrirent en se découvrant des affinités. Chacun avec ses béquilles, deux frêles silhouettes claudiquant dans les allées bien entretenues par quelques planqués de l’arrière, ou acagnardées sur un banc, à deviner, sous l’habit de bonnes sœurs cornettes, les femelles que ces dernières ne deviendront jamais. Et ça papotait, ça papotait, sous les arbres, témoins discrets d’une amitié naissante. De la promise laissée au village, timide visage sépia d’une jeune fille qui porte chignon et dont le doux sourire figé attend ou ne vous attend plus. Pour nos deux infirmes, cette seconde hypothèse semblait d’ailleurs préférable, malgré le souvenir des étreintes qui leur remontait comme des larmes. Remembrance aussi des amis, la plupart déjà engloutis dans la mêlée. Ceux de l’enfance, avec qui on avait couru dans les prés, déniché les nids d’oiseaux, péché les écrevisses, on s’était longuement mesuré les zizis ; et puis, ceux avec lesquels, tout emmédaillés de cocardes, on s’était bitturé au grand soir du conseil de révision, fier d’être ‘bon pour le service’, sans imaginer un seul instant à quoi cela engageait ! Arsène et Léon.
Enfin, au moins pour eux, leur situation de demi-homo erectus interdisait définitivement d’aller jouer avec les camarades à la rencontre des frisés d’en face, fini le match. Démobilisés, ils allaient être. Fini enfin, fini le risque d’être transformé en charpie ou autre étalage de bonne tripaille. Fini, bien fini. Finie la peur aux trousses, qui prend au ventre, qui gargouille, quand la diarrhée menace, chaque fois qu’il faut s’élancer hors de la tranchée, s’extraire, comme le nouveau-né de l’utérus refuge, mais sortir là pour un inconnu qui ne saurait être la vie. Néanmoins, la joie qu’ils éprouvaient était tempérée de mélancolie, celle de devoir bientôt se séparer. Nos deux bonhommes étaient originaires de régions distinctes où les attendaient, la larme à l’œil et débordant d’affection, quelques restes de familles. Ils se firent une promesse. Chaque année, à la date anniversaire de leur rencontre, que la guerre soit finie ou non, qu’il pleuve ou qu’il vente, assurément ils se retrouveraient dans cette ville de garnison et… voyez-vous, le Bon Dieu ayant bien fait les choses, car ils chaussaient tous deux la même pointure… ils en profiteraient pour acheter en communauté l’unique paire de chaussures qu’ils porteraient pendant un an. La chaussure droite pour l’un, la chaussure gauche pour l’autre. Ainsi et désormais, à tout instant de la journée, du lever au coucher, ce serait comme s’ils marchaient ensemble ! Arsène et Léon.
Longtemps on put les voir, tous les 13 septembre, dans la grand-rue d’un bourg picard, lentement s’acheminer vers la boutique. Toujours vers 11 heures. Deux fragiles silhouettes n’en formant qu’une, qui avançaient, péniblement un peu plus chaque année, s’appuyant lourdement sur les béquilles. Des jumeaux fantasmagoriques. Très longtemps on les vit pénétrer dans l’échoppe, s’asseoir, choisir et essayer. Essayer l’unique paire. Puis, satisfaits, ressortir, cahin-caha, et se diriger vers l’auberge des ‘Deux Pigeons’ où on les savait, depuis des lustres, devoir commander une fricassée.



Extraits de « L’ombre des étoiles » Roman inédit

1« Est-ce maintenant ? » La page nue est un silence qui invite. Concentrer en soi l’immanence, accommoder le “chant’ des possibles, intercéder dans l’arpège des mots. Concevoir ce qui échappe, le courser en le formulant, l’intimer en le promouvant. Mais savoir, oui savoir, que l’œuvre projetée ne sera jamais réalisée, que l’imaginaire prend toujours des chemins de traverse. Et les spéculations, les desseins qui président à l’acte, l’ayant nourri d’attentes, d’espérances, se voient toujours désarçonnés par l’incarnation. Toute création matérialise une dérive buissonnière, n’est jamais l’idée, mais seulement sa subsistance. L’écriture demeure un lent ressassement d’espace, fourbissement de choix, phrases et paragraphes hoquetés d’atermoiements, de redites, de rebuffades, d’essais, de biffures, de tons enfin donnés… telle la liberté respire. Comme un peintre, par petites touches successives, concrétise sa vision, souscrire au tâtonnement du discours et en faire son miel, surpris, enfin surpris, témoin de l’évidence de la terre promise. Écrire crie, dans l’errance, le cheminement illimité. Écrire lie, nous lit et nous désigne. Écrire vit, la vitalité de l’instant formulé, faiseur de feu. Décrypter… Nombreux s’y sont essayés. Dénouer l’alchimique lien. Paradoxe de l’écriture : par des mots, de simples mots, tenter d’en dévoiler le secret ; investir le Verbe par le Verbe, autant dire cerner l’outil avec l’outil, l’intime par l’intime, la résonance dans la résonance. Quête tautologique, impossible dénouement de l’ellipse. L’écriture surajoute son mystère au mystère des êtres.

(…)

Partir ! Prendre ses distances tant qu’il est temps encore, voir autrement et en d’autres lieux, en sachant qu’au final ce sera tout à fait égal, qu’il n’y a pas d’issue, mais au moins, au moins s’épargner des regrets. Une destinée ressemble à ces complexions géologiques qu’on nomme joliment ‘cheminées de fée’. Sorte de colonnes naturelles faites de roches sédimentaires dont le sommet basaltique plus résistant à l’érosion semble posé comme un chapeau chinois. Magnifiquement érigées telles des verges gigantesques dans un univers lunaire rubescent. Elles symbolisent l’existence soumise au temps ; le temps qui agresse, corrompt, use par strates, transforme imperceptiblement, sournoisement façonne une destinée, jusqu’à ces développements improbables pointant le ciel comme un défi. Et des vestiges qui subsistent, l’histoire n’en conserve jamais qu’un caillot de signes.


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